Avant et maintenant

Avant, notre année civile était comptée à partir de la création du monde. En France, on compte les années à partir de la naissance de Jésus-Christ. En Israël, en ce moment, nous comptons les jours à partir du samedi 7 octobre. Nous comptons les jours à partir du jour de la catastrophe. A partir du pire jour pour le peuple juif depuis la Shoah. Les jours qui se sont écoulés depuis samedi sont des jours de survie. Des jours où la vie est devenue un bonus. Aujourd’hui, jour un après samedi. Aujourd’hui, jour deux. C’est comme si ce qui était avant avait été effacé. Ou plutôt comme si l’ »avant » nous semble trop déconnecté du « maintenant » pour pouvoir coexister dans le même espace-temps.

Comment c’était avant ? C’était un avant qui n’a plus rien à voir avec maintenant.

Avant, notre imagination s’arrêtait au bord de l’insoutenable, de l’inacceptable, de l’inimaginable.
Maintenant, nous tenons pour sûr que le mal n’a pas de limites. Le pire non plus. Nous le tiendrons pour sûr toute notre vie comme nous savons que la terre est ronde. Nous expérimentons collectivement un espace que nous ne connaissions pas : nous nous trouvons au-delà du pire. « Maintenant », nous savons que le mal se propage comme l’incendie dans une forêt vierge. Il cavale, il brûle tout, transforme le beau en cendres, le blanc en noir, les sourires en marées de sang, la vie en mort.

Avant, nous savions intuitivement que nous ne pouvions compter que sur nous. Maintenant, ce n’est plus de l’intuition, c’est un fait. La catastrophe a entrainé avec elle une foule de clarifications. Les discours vides ont cet avantage de montrer ce qu’il sont vraiment: du rien. Ceux qui instrumentalisaient certaines causes pour leur gloire propre ont disparu de nos radars aussi vite que le temps qu’il nous faut pour regagner un abri: en une minute trente chrono.

De même que notre espace-temps a été fissuré entre cet avant et ce maintenant, nos fils facebook sont divisés en deux. Il y a nous et eux. Il y a nous à l’heure de la guerre et il y a eux, dont la vie n’a pas pris un pli depuis la semaine dernière. Pour le moment, le monde d’ici et le monde de là-bas semblent irréconciliables. A croire qu’ils mettront du temps à reparler la même langue. Nos carnets d’adresse aussi sont divisés en deux. Entre ceux qui ont pris le soin de s’inquiéter de nous, de nous manifester leur solidarité et les autres, avec lesquels nous mettront du temps à reparler de la pluie et du beau temps.

Maintenant, quand je marche dans les rues de ma ville, quand je croise des familles, je suis assaillie par la pire des pensées : « des rescapés », me dis-je. Je vois ces enfants aux joues bien rondes et je pense immédiatement aux enfants que nous n’avons pas su protéger.

Maintenant, mes enfants ne sont plus des enfants. Ils ont perdu leur innocence et leur candeur. Ils ont compris que la vie peut s’arrêter d’une minute à l’autre. Et que le pire est possible.

Maintenant, nous sommes tous des combattants. Même celui qui semble passif est en train de se battre. Tout le monde combat à son échelle. Les soldats et les réservistes combattent contre l’ennemi sur le front. Nous autres, adultes et enfants, jeunes et moins jeunes, nous combattons contre nos propres démons. Nous luttons contre la tyrannie de notre mental qui veut inlassablement nous ramener là où nous ne voulons plus jamais aller : là-bas.

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